2019 année des langues autochtones.

2019 année des langues autochtones.

« Les Nations Unies ont déclaré 2019 Année des langues autochtones (IY2019) afin de sensibiliser le public à celles-ci, non seulement pour que ce soit profitable aux personnes qui parlent ces langues, mais également pour que les autres puissent apprécier leur importante contribution à la riche diversité culturelle de notre monde » (UNESCO – Note conceptuelle du Lancement officiel de l’Année internationale des langues autochtones 2019).

Les peuples autochtones représentent 370 millions de personnes dans le monde (soit 5% de la population), réparties dans 90 pays, parlent la majorité des 7000 langues existantes dont 2680 sont en danger, occupent ou utilisent 22% des terres mondiales qui elles-mêmes abritent 80% de la biodiversité mondiale. Malgré leur valeur inestimable, les langues de ces peuples disparaissent à un rythme alarmant.

Ainsi que le souligne l’Editorial du Courrier de l’Unesco (janvier-mars 2019), « les savoirs autochtones, source de tous les savoirs, méritent une place prééminente dans la modernité ». Et cette place est indissociable de la préservation ou de la revitalisation de leurs langues. Les langues ne sont pas interchangeables. Les langues autochtones ont la capacité d’exprimer une pensée ou une idée d’une manière unique, qui leur est propre et qui ne peut trouver son équivalent dans aucune autre langue.                                                        La disparition de leur langue et l’expression forcée dans la langue dominante ampute en quelque sorte les populations d’une partie d’elles-mêmes, l’absence de traduction d’un concept entraîne la disparition du concept lui-même, un appauvrissement de la pensée et de l’imaginaire, une perte de repères.

Des dizaines de milliers d’années de culture et d’identité sont ainsi perdues. La préservation de leurs langues est l’un des droits essentiels des peuples autochtones afin qu’ils continuent à savoir d’où ils viennent et qui ils sont.
En tant qu’association dont l’un des objectifs est d’œuvrer à la reconnaissance des cultures des peuples autochtones d’Amérique, nous pouvons relayer ce message et apporter quelques informations sur la situation telle qu’elle se présente aux Etats-Unis, au Canada et en Guyane.

ETATS-UNIS
Avant la colonisation, les peuples indigènes de l’actuel territoire des Etats-Unis parlaient environ 280 langues différentes appartenant à une cinquantaine de familles linguistiques (Inuite-aléoutienne, athabascane, salish, algonquienne, sioux, iroquïenne, muskogee, outo-aztèque , etc) ce qui représente 15% de la diversité linguistique de la planète. Aujourd’hui on n’en compte plus que 150 environ et on estime qu’il ne reste qu’une petite vingtaine de langues ayant un nombre suffisant de locuteurs pour avoir une chance de survivre au-delà des trente prochaines années, au premier rang desquelles le navajo (Diné bizaad) avec environ 45% de locuteurs mais qui n’est pas pour autant tiré d’affaires car la tendance américaine, comme la française, est au monolinguisme.

De nombreuses langues ont disparu à la fin du XIXème et au début du XXème siècle à l’époque où les enfants indiens ont été envoyés de force dans les internats selon la politique d’assimilation menée par le gouvernement fédéral. L’interdiction d’utiliser une langue indienne a été prononcée en 1886 et les enfants des pensionnats subissaient des sévices s’ils s’exprimaient dans leur langue. Quand ils sortaient de l’école et retrouvaient leurs parents, l’absence de langue commune rendait toute communication impossible. Les politiques fédérales successives ont continué à tout faire pour effacer les langues autochtones de l’espace public et de l’école.

En 1934 The Indian Reorganization Act reconnut aux tribus amérindiennes le droit à l’autonomie mais l’administration Eisenhower repris la politique d’assimilation dans les années 1950. Les tribus adoptèrent les standards de l’éducation de l’état qui ne faisait aucune part aux cultures indiennes et années après années les enfants indiens furent conditionnés à nier leur héritage. Les parents n’étaient plus capables de transmettre leur langue ou ne le souhaitaient pas de peur que leurs enfants ne subissent à leur tour de mauvais traitements ou ne soient davantage marginalisés.
La mort annoncée des langues autochtones qui se profile à court terme désormais a engendré un sursaut désespéré dans nombre de tribus qui s’emploient par tous les moyens possibles à préserver ce qui reste, à le faire connaitre, à le revitaliser, avec l’objectif de créer une nouvelle génération de locuteurs. Certaines langues sont considérées comme éteintes depuis le décès de leur dernier locuteur courant, toutefois, même dans ces cas extrêmes, des efforts sont faits pour rédiger des dictionnaires et des lexiques et des enregistrements d’anciens de la tribu circulent en ligne, tentatives désespérées pour conserver le peu qui reste.

Pour les autres langues, le premier objectif est de stabiliser la chute. Bien des langues autochtones n’étaient pas écrites mais le sont devenues du fait des missionnaires. De nos jours tous les intéressés sont conscients que passer par l’écrit est la seule chance de survie pour ces langues, cependant le consensus sur leur transcription et la mise en place d’une orthographe standardisée est souvent long à atteindre. Les efforts les plus sérieux de préservation linguistique ont été entrepris au cours des 15 dernières années, mais le processus de remplacement des locuteurs n’est pas assez rapide. Pour le lakota par exemple, qui a perdu 90% de ses locuteurs, il faudrait, selon Wil Meya, directeur exécutif du Lakota Language Consortium, accroitre le nombre de locuteurs de 100 à 200 personnes par an juste pour conserver le niveau actuel. Le processus de remplacement n’est pas assez rapide pour considérer cette langue comme sauvée car le Lakota Language Consortium ne forme qu’une vingtaine de locuteurs chaque année. Cette organisation éducative à but non lucratif fondée en 2004 est soutenue par The Language Conservacy TLC, qui travaille pour la préservation de la diversité linguistique et dont le siège se trouve à l’université de l’Indiana. Au fil des années, TLC a étendu son champ d’action et apporte actuellement son soutien matériel, logistique et technologique à presque trente langues. Leur documentaire « Rising Voices » est révélateur du mouvement croissant de revitalisation des langues et des communautés indiennes.

Des écoles privées en immersion ont vu le jour pour pallier aux carences du système éducatif public. Le système d’enseignement américain issu du « No Child Left Behind Act » de 2001 n’a pas pris en compte les spécificités culturelles des tribus et n’a pas favorisé la transmission de la langue. Toutefois le « Every Student Succeeds Act » qui l’a remplacé et qui a été signé par le Président Obama en 2015 après consultation des tribus leur permet d’utiliser les subventions fédérales pour les programmes en immersion et est un grand pas vers une autonomie des tribus en matière d’éducation.
De nombreuses communautés s’inspirent de ce qui a été fait dans les années 1980 par les classes d’immersion en hawaïen ou en maori. Cela ne remplace pas l’apprentissage naturel en famille mais la plupart du temps les parents ne parlent plus qu’anglais. A Hawaï, ceux qui ont suivi les programmes d’immersion élèvent maintenant leurs enfants comme des locuteurs d’hawaïen langue première et après presque 40 ans d’efforts, une langue autrefois parlée par moins de 50 personnes au-dessous de 18 ans est maintenant parlée par 18000 personnes.
« Enseigner en immersion est une des situations les plus difficiles en éducation », dit Peter Hill, éducateur dans une école maternelle Lakota à Pine Ridge, Dakota du sud. Les éducateurs doivent créer ou traduire tous les manuels et programmes dans toutes les matières enseignées à l’école. Avec si peu de locuteurs, il est difficile de trouver des personnes disposées et préparées à enseigner. Certains professeurs apprennent à parler la langue en même temps qu’ils l’enseignent. Pour accélérer la formation des enseignants, certaines tribus ont mis en œuvre un programme de « language apprentice » qui associe les jeunes professeurs-stagiaires à des locuteurs natifs âgés afin qu’ils améliorent leurs compétences linguistiques.
Toutes les tribus concernées sont d’accord pour dire que ce n’est qu’en rétablissant la langue comme langue première apprise dès la naissance qu’il sera possible de la considérer comme sauvée de l’extinction, ce qui est le premier objectif à atteindre. Pour autant, le but à long terme est de voir émerger un enseignement entièrement en langue autochtone, à tous les niveaux de la scolarité, capable de produire des professionnels fiers de qui ils sont car pouvoir s’exprimer dans sa langue première contribue à développer la confiance en soi et est un facteur de réussite dans la vie.

CANADA

Le Canada aussi a mené une politique délibérée d’assimilation des peuples autochtones, non seulement avec le système scolaire des pensionnats, mais également avec les pratiques des services sociaux et du système judiciaire. L’un des résultats, là encore, a été la non transmission intergénérationnelle des langues.

Les trois quarts des 90 langues autochtones vivantes au Canada sont désignées par l’UNESCO comme « en danger » mais « aucune des langues autochtones n’est en sécurité » précise Perry Bellegarde, chef de l’Assemblée des Premières Nations.                                                                                                                                                  Le projet de « Loi sur les langues autochtones » présenté en février 2019 et qui vise la réappropriation, la revitalisation, le maintien et le renforcement des langues autochtones du Canada jusqu’au retour à la normale, apparait donc comme un grand pas en avant car, toujours selon Perry Bellegarde, « quand la protection des langues autochtones sera inscrite dans la loi, alors le gouvernement n’aura pas d’autre choix que de respecter la loi ».             En préparation à l’élaboration conjointe de la loi sur les langues autochtones, l’Assemblée des Premières Nations (APN) a organisé une série de séances de mobilisation dans tout le pays du mois de juin au mois d’octobre 2017 avec la participation de Chefs régionaux, de membres parlant couramment une langue autochtone et de linguistes. Les communautés des Premières Nations ont élaboré, comme aux Etats-Unis, des programmes de conservation et de transmission des langues (classes en immersion, éducation aux adultes, mentorat, etc…), mais une véritable reconstruction ne peut se faire par des actions isolées et avec un financement limité.                                                    Pour l’APN, il est essentiel de promouvoir les langues autochtones auprès du public non autochtone, de montrer que ces langues sont vivantes et font partie du monde contemporain, en les faisant entrer dans tous les lieux de transfert du savoir, culturel, scientifique, informatique. Lui donner une place dans le fonctionnement de la société est essentiel à la survie de n’importe quelle langue, c’est pourquoi le travail ne s’arrête pas à l’enseignement des langues. L’objectif ultime est la normalisation de toutes les langues autochtones, pour que celles-ci soient utilisées en premier dans tous les domaines et que ce soit considéré comme normal.
Ainsi qu’il est écrit dans « Initiative de l’APN sur les langues autochtones – Rapport sur les séances nationales de mobilisation » du 8 novembre 2017 (page 23) :

« Apprendre une langue, c’est plus que d’apprendre des mots et des phrases, c’est la voix de la culture et de la terre. L’apprentissage des langues, c’est aussi apprendre notre vision du monde, notre culture, nos relations, nos coutumes, nos croyances et nos traditions. Celles-ci sont au coeur de nombre de nos récits, conversations, chants, danses, oraisons, prières, salutations, formes d’art et enseignements. Notre langue nous aide à savoir qui nous sommes et affirme notre identité. L’apprentissage des langues doit se faire dans le cadre de nos activités familiales et communautaires, de nos activités liées à la terre et de nos activités de gouvernance. […] séparer la langue, la culture, la spiritualité et l’éducation est une approche coloniale.[…] L’apprentissage des langues et la réunification de l’identité peuvent être des sources de guérison.[…] Nous devons intégrer les pratiques de décolonisation et la promotion positive des langues dans tous les programmes et services linguistiques, à tous les niveaux d’âge. Les apprenants doivent prendre conscience de la façon dont ils perçoivent leur langue afin de transformer les messages négatifs en messages positifs. Réaliser la force ainsi que la beauté des langues et leurs visions du monde, et comprendre que les langues autochtones peuvent nous enseigner le monde et l’univers a un effet guérisseur. »

GUYANE
La situation des langues autochtones sur ce territoire français d’Amérique du sud est tout aussi critique pour des raisons différentes.

Les deux tiers des enfants guyanais ne parlent pas le français avant d’aller à l’école et les enfants scolarisés sont majoritairement multilingues et plurilingues. Parmi les langues autres que le français, la Guyane compte 6 langues amérindiennes: kali’na, wayana, palikur, arawak, wayampi, teko, parlées dans leur ensemble par moins de 5% de la population et considérées comme vulnérables, voire en danger pour le teko.

Pendant longtemps la France a considéré qu’il n’y avait qu’une langue : le français. L’article 2 de la Constitution qui stipule que « la langue de la République est le français » fait que la France n’a pas à ce jour ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Elle ne parle d’ailleurs pas de « peuples autochtones » sur son territoire, mais de « communautés tirant traditionnellement leurs moyens de subsistance de la forêt » (Code du Domaine de l’Etat). La loi Deixonne en 1951, qui autorisait l’enseignement facultatif de quelques langues régionales, ne concernait pas les langues d’outre-mer.

Ce n’est qu’en 1998 que la Guyane, après la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie, a pu promouvoir l’apprentissage de ses langues autochtones. La première classe bilingue français-kali’na n’a été ouverte qu’en 2017 avec une parité d’horaires. Au nom de l’égalité citoyenne, c’est un plan d’assimilation qui a été mis en place et, comme avec le « No Child Left Behind Act » aux Etats-Unis, la standardisation des conditions d’enseignement s’est accompagnée de la négation des spécificités autochtones, avec le même résultat, à savoir un échec scolaire grandissant des enfants autochtones.                                                                                                                                                                                        Selon Marie Salaün, professeure en anthropologie de l’éducation à l’Université René Descartes à Paris, c’est pourtant la prise en compte de la transmission des langues et cultures d’une génération à une autre qui est « un facteur de réussite scolaire en facilitant les apprentissages scolaires via des variables conatives (l’estime de soi) et cognitives (le développement des compétences métalinguistiques…) » (Ecole et souveraineté autochtone : une quadrature du cercle pour la République française ? in Quelle éducation pour les peuples autochtones ? L’Harmattan 2016)

Les quelques concessions faites par la France n’ont pas remis en cause les principes d’une école identique pour tous, destructrice de la culture autochtone, avec ses programmes non adaptés, ses enseignants non préparés et qui ne peuvent pas bien communiquer avec les enfants, les longs trajets que les enfants doivent faire en pirogue ou les séjours dans des internats (Homes d’Indiens créés officiellement en 1964).

Pour les amérindiens de Guyane, la question n’est pas de récupérer une langue qui n’est plus parlée en famille, mais de la conserver en dépit de la standardisation imposée par l’Etat.

En conclusion…

Nous avons limité ce rapide tour d’horizon à l’Amérique anglophone et francophone, mais les langues autochtones sont en danger sur toute la planète et l’Europe n’est pas épargnée. Nous avons en France métropolitaine une langue, le basque, parlée depuis le paléolithique, bien antérieure donc à l’arrivée des Indo-européens, mais qui est en situation précaire de ce côté des Pyrénées. Cette langue unique, mystérieuse, dont la survie tient presque du miracle, est là pour nous rappeler la diversité, la richesse de l’humanité, comme toutes les langues autochtones de par le monde, langues que nous devons préserver pour que le savoir, la spiritualité, la culture des peuples se transmette.

En tant que citoyens du monde nous devons tous apprendre à apprécier la valeur des langues minoritaires en danger et travailler à apporter aux communautés les ressources financières et linguistiques nécessaires pour maintenir et soutenir leurs langues au fil des générations.

Si nous connaissons le problème et nous y intéressons, ces trésors linguistiques et culturels peuvent être sauvés, nous pouvons avoir une chance d’accéder à d’autres visions du monde et des millions de personnes peuvent espérer retrouver leur identité. Ce n’est pas qu’une « affaire de langues ».